Anatoli Koudriavitski
Biographie Publications Poèmes (anglais) Haïkus (anglais) Liens externes



Anatoli Koudriavitski


Anatoli Koudriavitski, 2006





HUIT POÈMES

Publié en Poésie/Premiére No 40 – Mars/Juin 2008


L'Europe réfléchie dans ma théière

 
pas facile à reconnaître: la courbe argentée
agrandit la
France et l'Allemagne
mais réduit les autres états.

L'Irlande est à peine visible
la Russie tend à glisser
vers le flanc sombre de l'existence

tous les vides entre les caps et les îles
sont comblés
comme recousus par un géant invisible

la Croatie tend vers l'Italie
la Suède se cramponne au Danemark
les ennemis mortels d'hier se donnent

affectueusement l'accolade
peut-être que c'était comme ça
aux temps préhistoriques

cette théière semble avoir une vision bien à elle
du monde
et de la carte de l'Europe au mur 

dans la pratique
les théières servent à autre chose
buvant lentement mon thé

je cherche à comprendre le sens
de cette image d'unité et de distorsion
et aussi leur étrange synchronie

 

 

Talleyrand: un bon Européen

 
Son don majeur:
l'art de murmurer.
Son murmure était aussi distinct qu'un sifflement de serpent
et néanmoins pas du tout ambigu.
Il rendait l'air glacial de terreur.
Il inspirait des tornades.

Entraînés par l'ouragan
armées et palais valsaient sur le continent,
vues et idées s'embrouillaient.
Ensuite il se calma
Dessinant un nouveau modèle sur le sable
Sur le fond de la raison.

Il prenait de l'intérêt
aux conséquences de la splendeur:
barbares héritant de
Rome,
bureaucrates reprenant les fils après Napoléon ­–
des fourmis s'activant dans les pas de l'éléphant.

Il savait que l'Europe avait toujours
respiré la poussière des conséquences.
Il aimait cette poussière
et la collectionnait.

Nul doute qu'il a prévu l'Europe Unie
car il est facile de prévoir ces choses
si l'on vit au-delà du temps.
Peut-être est-ce pour cela qu'il servit
tous les monarques d'Europe simultanément
non sans en tirer profit.

 

 

L'Ombre du Temps

 
Tous les chants
Sont comme un seul cri de douleur,
toutes les larmes
sont comme un fleuve
emportant sur son passage
maisons, collines et voitures
et les arbres, les pins et les siècles
les suivent en courant
laissant derrière eux seulement la terreur
d'une lumière tremblante
parmi le chaos basaltique primordial.

 

 

À Florence

 
Tes pensées
Dans mon esprit

Tes paroles
Sur mes lèvres

Jet' écris
sur toi
de ta propre main

 

 

Reacaire

 
Cela s'est toujours passé ainsi:
le récitant perdu dans ses vers;
le harpiste qui l'acçompagne perdu dans sa mélodie
la joue bien pressée contre le cadre.
Les autres chacun à son occupation:
le chien ronge un os
la servante fait chauffer de l'eau dans l'âtre,
les nobles semblent écouter
bien que l'un teste la lame de son épée,
un autre surveille qui passe par là,
et un troisième se perd dans ses pensées.
Ils ne retiennent presque aucun mot

Tout ce qui reste le lendemain
c'est quelque vers jeté
et une sensation vague de mélopée
et le sentiment inexplicable
que cette journée ne s'est pas passée en vain.

 

          (Note du Poète: Reacaire: le récitant)

 

 

 

Harms et la jeune fille

 
     La jeune fille
aimait les vers du poète Harms.
     La jeune fille
devint l'amie du poète Harms.
     La jeune fille dit:
Les vers du poète Harms sont les meilleurs
     Plus tard la jeune fille dit:
« Le poète Harms est un bon poète
mais il y a d'autres poètes, aussi bien ».
     La jeune fille dit:
« Le poète Harms a un grand nombre de bons vers ».
     Plus tard le poète Harms se souvint:
Il y a d'autres jeunes filles, aussi bien.

 

 

Oisin pris dans la trame du temps

(d'après une sculpture éponyme de James McKenna)

 

Oui, James, je vois
La force massive de ton intention,
je comprends pourquoi un homme avec une tête d'enfant
monte le coursier de la guerre.

Ils sont nombreux en Irlande comme ça ­–
tête d'enfant et indomptables.
Galopent en troupeaux déferlants incontrôlables,
S'abordent tête première à
Belfast et à Derry
soulevant la sciure bruissante à l'intérieur de leur crâne,
renversant les passants imprudents.

Et les enfants au regard pénétrant
à tête d'adulte
les regardent par les fenêtres.

 

 

Cimetière en Bosnie

 
Par le squelette
On ne peut dire la nationalité 

Ni non plus par le crâne 

On ne le peut que par les vêtements –
­S'ils ne sont pas tombés en poussière

Alors vient l'absolue égalité

Ces graines
Ne porteront pas de fruit.

 


  

                                            Traductions de Michèle Duclos

                                            Droit d'auteur :  Anatoly Kudryavitsky, 2008

 

  

 

UN POÈME

Publié en Friches, Cahiers de Poésie Verte, No 102


L'ile de Clare


Ici tout ce qu'il faut pour plaire aux turistes
:
un château fort
des l
égendes de pirates
deux ou trois hôtels
etc. etc.
et 
 ne pas oublier 
la neige sur l'herbe en ce mois de juillet
ou plutot des flocons de laine blanche sous la pluie

inspectant les collines avec un ingénieur des ponts
tu prends note des routes
qui s'enfoncent vers la mer
et glissent sous vos pieds

parce que chaque pays a son île
et chaque île a son île
et il y a un homme nu parmi les 
élans et les buffles
sur la fresque du mur de l'
église

et les touristes
l'Europe en dix jours 
demandent de quel ci
ècle
ce tableau est typique


                                            Traductions de Michèle Duclos

                                            Droit d'auteur :  Anatoly Kudryavitsky, 2009




DEUX POÈMES

Publié en Autre Sud, Marseille, et Le Journal des Poétes, Bruxelles



Singulier

La chose la plus singulière
jamais vue de la vie
fut en Bi
élorussie
ce vaste placard
en bordure de la route
qui enjoignait 
à l'automobiliste
"Stoppe et tue ton loup!"

Pas un loup en vue
Pas l'habitude non plus
d'emporter un fusil dans le coffre
A peine si je
sais m'en servir
et je ne dois pas être le seul
dans ce cas

Il est curiex toutefois que
tu commences a réfléchir
au côt
é pratique
de la solution du probl
ème ici preposé




Oeuvres

Tome 1. Retir
é du commerce
Tome 2. Mis au pilon
Tome 3. Perdu
Tome 4. Jamais retrouv
é
Tome 5. Reconstitué d'après des témoignages oraux
Tome 6. Fragments posthumes



                            Traduit par Alexandre Karvovski

                           Droit d'auteur :  Anatoly Kudryavitsky, 1999 - 2004

 

 

 

DEUX POÈMES

 
Publié en Lettres Russes No 23, 1998

 

Le Pabaco

 
Le pabaco est un fruit exotique. Il ne pousse pas partout; on pourrait même dire qu'il ne pousse nulle part, et pourtant on l'apporte, on le sert à table, et on peut même avoir le plaisir de 'le manger. Le fruit du pabaco serait presque un fruit de l'imagination ou plus exactement de l'imaginaire collectif sans sa pulpe bleue si juteuse sous une peau immaculée. La queue du fruit est rouge, c'est pourquoi le pabaco est tenu pour un arbre sacré dans les pays dont le drapeau est rouge, blanc et bleu. Ceux-ci étant extrêmement nombreux, le fruit du pabaco est considéré comme un plat national en de fort nombreuses contrées.

Beaucoup ont sans doute eu l'occasion d'acheter dujus de pabaco qui rend la peau blanche et les yeux bleus et qui fait monter aux joues le rouge de la confusion propre à celui qui déguste le pabaco : en effet, même les paquets d'un demi-litre de jus valent affreusement cher, et la plupart des gens ne peuvent se permettre un tel achat qu'à l'occasion des fêtes nationales qui ont lieu tous les mois. C'est d'ailleurs préférable, à ce qu'on dit, car une consommation excessive de jus de pabaco ou de salade de fruits de pabaco  coupé en fines tranches blanches et bleues et servi avec ses tiges rouges, douces et croquantes  entraîne une confusion dans la-répartition des couleurs: la peau vire au bléu, les yeux deviennent rouges et la chevelure blanchit. Les personnes victimes de ce phénomène suscitent un sentiment de ter­reur sacrée, comme les prophètes antiques; on les évite et on leur délègue la tâche la plus déplaisante qui soit, à savoir prendre soin de leur pays bleu-blanc-rouge. Ces créatures aux cheveux blancs, aux yeux injectés de sang et au teint bleuâtre sont tenues à l'écart de la société, on les transporte dan; des voitures dépourvues de vitres, leurs maisons ont des fenêtres réfléchissantes qui lés dissimulent aux regards.

Il existe même un pays où le fruit du pabaco figure sur le drapeau national en compagnie de trois lions qui depuis bien des année lui montrent les dents sans pouvoir le mordre. L'image est censée symboliser l'impossibilité d'accéder au vrai bonheur sur cette terre, impossibilité dont les habitants de ce pays se doutaient déjà bien avant l'adoption du fameux drapeau.

L'auteur de ces lignes a-t-iljamais goûté ce fruit merveilleux? me demanderez-vous. « Parfaitement! » vous répondrai-je, et je ne serai pas si loin de la vérité, puisque je fais partie de ceux qu'on nomme les initiés et qui sont autorisés à écrire sur des sujets aussi nobles que le pabaco sacré, les fêtes nationales mensuelles et le souci de la patrie. Nous autres, initiés, écrivons sur du papier blanc avec de l'encre rouge et parfois même en usant du liquide bleu qui coule dans nos veines.

 

  

La promenade

 
Quand il sort en ville, le professeur Tausentoifel met des lunettes opaques, il prend une canne fleurie et vérifie l'angle d'inclinaison de son corps par rapport au sol. Sa mesure exacte doit être de quarante-cinq degrés moins la température de l'air.

Le professeur se nourrit d'odeurs. Et comme la ville laisse le champ libre aux professeurs et aux odeurs, sa promenade lui procure de nombreux délices. Il renifle en détail chaque bouse de vache, chaque fleur de tournesol. Il stationne de manière particulièrement prolongée deyant la porcherie. Non point qu'il admire les cochons, non, il sent leurs regards d'adoration posés sur sa personne.

En entendant grincer les roues du moulin, le professeur tourne et arrive au centre ville. Le voilà sur la grande place, à humer le tendre azur des bleuets dans les champs immenses: c'est un homme qui est: parvenu à concilier les contradictions de ce monde alogique.

 

 
                                        Traductions de Christine Zeytounian-Belous

                                            Droit d'auteur :  Anatoly Kudryavitsky, 1998