Anatoli
Koudriavitski
DIX POÈMES
L'Europe réfléchie dans ma théière
pas facile à
reconnaître: la courbe
argentée
agrandit la France et l'Allemagne
mais réduit les autres états.
L'Irlande est à peine
visible
la Russie tend à glisser
vers le flanc sombre de l'existence
tous les vides entre les caps et
les îles
sont comblés
comme recousus par un géant invisjble
la
Croatie tend vers
l'Italie
la Suède se cramponne au
Danemark
les ennemis mortels
d'hier se donnent
affectueusement l'accolade
peut-être que c'était comme ça
aux temps préhistoriques
cette théière semble avoir une
vision bien à elle
du monde
et de la carte de l'Europe au mur
dans la pratique
les théières servent à autre chose
buvant lentement mon thé
je cherche à
comprendre
le sens
de cette image d'unité et
de distorsion
et aussi leur étrange
synchronie
Talleyrand: un bon
Européen
Né, comme moi, en 54,
il ne semblait nullement pressé de
franchir la ligne de l'Ère nouvelle
car il avait à faire dans l'ancien temps.
Son don
majeur:
l'art de murmurer.
Son murmure était aussi distinct qu'un sifflement de
serpent
et néanmoins pas du tout ambigu.
Il rendait l'air glacial de terreur.
Il inspirait des tornades.
Entraînés
par l'ouragan
armées et palais valsaient sur le continent,
vues et idées s'embrouillaient.
Ensuite il se calma
Dessinant un nouveau modèle sur le sable
Sur le fond de la raison.
Il prenait de l'intérêt
aux conséquences de la splendeur:
barbares héritant de Rome,
bureaucrates reprenant les fils après Napoléon –
des fourmis s'activant dans les pas de l'éléphant.
Il savait que l'Europe avait
toujours
respiré la poussière des conséquences.
Il aimait cette poussière
et la collectionnait.
Nul doute
qu'il a prévu l'Europe Unie
car il est facile de prévoir ces choses
si l'on vit au-delà du
temps.
Peut-être est-ce pour cela qu'il servit
tous les monarques d'Europe simultanément
non sans en tirer profit.
L'Ombre du Temps
Tous les chants
Sont comme un seul cri de douleur,
toutes les larmes
sont comme un fleuve
emportant sur son passage
maisons, collines et voitures
et les arbres, les pins et les siècles
les suivent en courant
laissant derrière eux seulement la terreur
d'une lumière tremblante
parmi le chaos basaltique primordial.
À Florence
Tes pensées
Dans mon esprit
Tes paroles
Sur mes lèvres
Jet' écris
sur toi
de ta propre main
Reacaire
Cela s'est toujours
passé ainsi:
le récitant perdu dans
ses vers;
le harpiste qui l'acçompagne perdu dans sa mélodie
la joue bien pressée contre le cadre.
Les autres chacun à son occupation:
le chien ronge un os
la servante fait chauffer de l'eau dans l'âtre,
les nobles semblent écouter
bien que l'un teste la lame de son épée,
un autre surveille qui passe par là,
et un troisième se perd dans ses pensées.
Ils ne retiennent presque aucun mot
Tout ce qui reste le lendemain
c'est quelque vers jeté
et une sensation vague de mélopée
et le sentiment inexplicable
que cette journée ne s'est pas passée en vain.
(Note
du Poète: Reacaire: le récitant)
Harms et la jeune fille
La jeune fille
aimait les vers du poète Harms.
La jeune fille
devint l'amie du poète Harms.
La jeune fille dit:
Les vers du poète Harms sont les meilleurs
Plus tard
la jeune fille dit:
« le poète Harms est un bon poète
mais il y a d'autres poètes, aussi bien ».
La jeune
fille dit:
« Le poète Harms a un grand nombre de bons vers ».
Plus tard le poète Harms se souvint:
Il y a d'autres jeunes filles, aussi bien.
Sous mon propre nom
Dans ma chambre vit
quelqu'un d'autre
qui dit être ma
biographie.
Pour étrange que cela paraisse
je ne le connais ni d'Eve ni d'Adam
mais apparemment il ne ment pas.
Des lettres arrivent pour lui
qui auraient dû m'être adressées.
Il saute sur l'occasion
pour être moi.
Mais moi je n'ai nulle
envie
d'être lui.
Quand je lui en parle
il sourit avec compassion.
Oisin pris dans la trame du temps
(d'après une sculpture éponyme de
James McKenna)
Oui, James, je vois
La force massive de ton intention,
je comprends pourquoi un homme avec une tête d'enfant
monte le coursier de la guerre.
Ils sont nombreux en Irlande comme
ça –
tête d'enfant et indomptables.
Galopent en troupeaux déferlants incontrôlables,
S'abordent tête première à Belfast et à Derry
soulevant la sciure bruissante à l'intérieur de leur
crâne,
renversant les passants imprudents.
Et les enfants au regard pénétrant
à tête d'adulte
les regardent par les fenêtres.
Cimetière en Bosnie
Par le squelette
On ne peut dire la nationalité
Ni non plus
par le crâne
On
ne le peut que par les vêtements –
S'ils ne sont pas tombés
en poussière
Alors vient
l'absolue égalité
Ces graines
Ne porteront pas de fruit.
La société des Poètes réfrigérés
Mon ami le Professeur
Foldingue
Arrive tard dans la soirée
Pour prendre ma température.
Il jette quelques chiffres sur sa
manchette verte
Déduisant une formule de glaciation globale
A l'ère du réchauffement planétaire.
Moi, je n'ai guère plus chaud
Que la vitre de la fenêtre,
Mon énergie baisse.
Mon ami
allume le feu,
« Seules les filles de Moscou peuvent me réchauffer,
Même au téléphone », confesse-t-il.
Des
fragments d'un miroir
brisé
Reflètent un millier de
professeurs allemands
Récitant des poèmes sur
les aspects du déclin,
Le déclin
s'agite, luisant dans la nuit
Le long de la télévision éteinte
Où Caliban combat les Talibans.
Traductions
de Michèle Duclos
Droit
d'auteur : Anatoly Kudryavitsky, 2008
DEUX POÈMES
Publié en Autre Sud, Marseille, et Le
Journal des Poétes, Bruxelles
Singulier
La
chose la
plus singulière
jamais vue de la vie
fut en Biélorussie
ce vaste placard
en bordure de la route
qui enjoignait à l'automobiliste
"Stoppe et tue ton loup!"
Pas un loup en vue
Pas l'habitude non plus
d'emporter un fusil dans le coffre
A peine si je sais m'en servir
et je ne dois pas être le seul
dans ce cas
Il est curiex toutefois que
tu commences a réfléchir
au côté pratique
de la solution du problème ici preposé
Oeuvres
Tome 1. Retiré du commerce
Tome 2. Mis au pilon
Tome 3. Perdu
Tome 4. Jamais retrouvé
Tome 5. Reconstitué d'après des témoignages oraux
Tome 6. Fragments posthumes
Traduit par Alexandre
Karvovski
Droit d'auteur : Anatoly Kudryavitsky,
1999 - 2004
DEUX POÈMES
Publié
en Lettres Russes No 23, 1998
Le Pabaco
Le pabaco est un
fruit exotique. Il ne pousse pas
partout; on pourrait même dire qu'il ne pousse nulle part, et pourtant
on
l'apporte, on le sert à table, et on peut même avoir le plaisir de 'le
manger. Le
fruit du pabaco serait presque un fruit de l'imagination ou plus
exactement de
l'imaginaire collectif sans sa pulpe bleue si juteuse sous une peau
immaculée.
La queue du fruit est rouge, c'est pourquoi le pabaco est tenu pour un
arbre
sacré dans les pays dont le drapeau est rouge, blanc et bleu. Ceux-ci
étant
extrêmement nombreux, le fruit du pabaco est considéré comme un plat
national
en de fort nombreuses contrées.
Beaucoup ont sans doute eu
l'occasion d'acheter dujus
de pabaco qui rend la peau blanche et les yeux bleus et qui fait monter
aux
joues le rouge de la confusion propre à celui qui déguste le pabaco :
en effet,
même les paquets d'un demi-litre de jus valent affreusement cher, et la
plupart
des gens ne peuvent se permettre un tel achat qu'à l'occasion des fêtes
nationales qui ont lieu tous les mois. C'est d'ailleurs préférable, à
ce qu'on
dit, car une consommation excessive de jus de pabaco ou de salade de
fruits de
pabaco – coupé en fines tranches blanches
et bleues et servi avec ses
tiges
rouges, douces et croquantes – entraîne une confusion dans
la-répartition des
couleurs: la peau vire au bléu, les yeux deviennent rouges et la
chevelure
blanchit. Les personnes victimes de ce phénomène suscitent un sentiment
de terreur
sacrée, comme les prophètes antiques; on les évite et on leur délègue
la tâche
la plus déplaisante qui soit, à savoir prendre soin de leur pays
bleu-blanc-rouge. Ces créatures aux cheveux blancs, aux yeux injectés
de sang
et au teint bleuâtre sont tenues à l'écart de la société, on les
transporte
dan; des voitures dépourvues de vitres, leurs maisons ont des fenêtres
réfléchissantes
qui lés dissimulent aux regards.
Il existe même un pays où le fruit
du pabaco figure
sur le drapeau national en compagnie de trois lions qui depuis bien des
année
lui montrent les dents sans pouvoir le mordre. L'image est censée
symboliser
l'impossibilité d'accéder au vrai bonheur sur cette terre,
impossibilité dont
les habitants de ce pays se doutaient déjà bien avant l'adoption du
fameux
drapeau.
L'auteur de ces lignes a-t-iljamais
goûté ce fruit
merveilleux? me demanderez-vous. « Parfaitement! » vous répondrai-je,
et je ne
serai pas si loin de la vérité, puisque je fais partie de ceux qu'on
nomme les
initiés et qui sont autorisés à écrire sur des sujets aussi nobles que
le
pabaco sacré, les fêtes nationales mensuelles et le souci de la patrie.
Nous
autres, initiés, écrivons sur du papier blanc avec de l'encre rouge et
parfois
même en usant du liquide bleu qui coule dans nos veines.
La promenade
Quand il sort en
ville, le professeur Tausentoifel met
des lunettes opaques, il prend une canne fleurie et vérifie l'angle
d'inclinaison de son corps par rapport au sol. Sa mesure exacte doit
être de
quarante-cinq degrés moins la température de l'air.
Le professeur se nourrit d'odeurs.
Et comme la ville
laisse le champ libre aux professeurs et aux odeurs, sa promenade lui
procure
de nombreux délices. Il renifle en détail chaque bouse de vache, chaque
fleur
de tournesol. Il stationne de manière particulièrement prolongée deyant
la
porcherie. Non point qu'il admire les cochons, non, il sent leurs
regards
d'adoration posés sur sa personne.
En entendant grincer les roues du
moulin, le
professeur tourne et arrive au centre ville. Le voilà sur la grande
place, à
humer le tendre azur des bleuets dans les champs immenses: c'est un
homme qui
est: parvenu à concilier les contradictions de ce monde alogique.
Traductions de Christine Zeytounian-Belous
Droit
d'auteur : Anatoly Kudryavitsky, 1998